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j'aime Calais, moi non plus

Ce mois-ci, les Calaisiens ont été interpelés par une campagne de sensibilisation sur le rôle des « aidants », celles et ceux qui viennent en aide aux personnes exilées. Les murs de la ville sont garnis d’affiches et de messages qui renvoient vers une plateforme en ligne www.calais-m.fr. « Calais M » c’est aussi le nom du « faux magazine municipal » qui a été distribué aux habitants de la ville à plus de 40 000 exemplaires.  Ces initiatives font écho à l’étude de l’Institut Harris publiée début mai avec le soutien d’Amnesty International France. Cette enquête menée en 2019 et 2021 auprès de 600 Calaisiens a révélé leur sentiment d’impuissance face à une crise humanitaire qui dure depuis 30 ans. Au-delà de ce constat, l’étude démontre que l’empathie, la bienveillance et la solidarité ne se trouve pas uniquement du côté des aidants, mais sont également des valeurs partagées par de la population calaisienne dans son ensemble. Parce que ce qui les unit est plus fort que ce qui les divise, les aidants engagent le dialogue avec les Calaisiens. François, bénévole de longue date, témoigne au nom de l’initiative collective « La Voix Commune des aidants des personnes exilées de Calais ». 

Lundi 31 mai, il est midi, Calais connait sa première journée estivale depuis sept mois. Au rond-point du Virval, à deux pas de l’hôpital, après une distribution de repas, deux familles, avec des jeunes enfants, et quelques exilés se reposent, l’herbe est douce, le soleil généreux. Un fourgon s’arrête sur le rond-point, trois policiers en sortent, s’approchent des exilés et leurs font signe, de quitter les lieux. Scène ordinaire ici, où tout semble à première vue être fait pour notifier à ses personnes qu’elles ne sont pas les bienvenues.

Peut-on aimer Calais ? Comme la plupart des bénévoles, je n’avais jamais mis les pieds à Calais avant de rejoindre une association d’aide aux exilés. La ville est claire, ouverte à la lumière … et à tous les vents, très horizontale, surmontée par son beffroi, son phare, la Tour du Guet et le beau clocher de Notre-Dame de Calais. Les Calaisiens sont bien des gens du Nord, accueillants, courageux, ayant le sens de la fête. Autour de la Place d’Armes, rue Royale et au bord du Bassin du Paradis, les cafés sont pleins, on se salue entre habitués, sans hostilité à l’égard des nouveaux venus. Les Calaisiens ont du mérite : la ville n’a cessé de s’appauvrir depuis trente ans : les commerces du centre-ville n’ont pas résisté aux grandes surfaces de la périphérie ; les Britanniques ne s’arrêtent plus en ville depuis que la rocade portuaire les conduit directement sur les 3 autoroutes de leurs vacances ; l’industrie de la dentelle s’est effondrée ; les compagnies de ferries, désormais britanniques ou danoises, n’emploient que peu de Calaisiens.

Peut-on encore aimer Calais ? Cette ville, comme Vintimille, Lampedusa ou Tijuana est devenue ville-frontière. A mesure du temps se sont élevés barrières et murs –il y en a plus de 100 km aujourd’hui -, surmontés de caméras et projecteurs, privant même les Calaisiens de leurs parcs et de leurs bois. La ville est sillonnée de fourgons de policiers, gendarmes et C.R.S. A mesure que les exilés tentent d’installer des camps précaires, ils en sont chassés. Ils se dispersent en périphérie, sont expulsés à nouveau de ces délaissés, et ce sont d’autres grillages, des blocs de pierre, des déboisements. Alors ils cherchent à revenir en centre-ville, sous les ponts, dans des maisons abandonnées. Ils en sont à nouveau chassés, et ce sont d’autres grillages, d’autres murs, d’autres méchants et ingénieux dispositifs contre ces errants. Le paysage urbain en est profondément transformé.

Calais nous aime-t-elle ? J’ai entendu les cris des Calaisiens hostiles, ou apeurés, ou en colère, ou abandonnés, plaidant pour plus de fermeté, de violence, vis-à-vis des réfugiés, pour des mesures radicales et faciles à comprendre : renvoyer, expulser, débarrasser la ville de ces intrus, de ces lâches, qui ont abandonné patrie et famille derrière eux. Comme bénévole, j’ai entendu leurs menaces, leurs insultes, j’ai vu leurs doigts d’honneur. Et nous, aidants, avons progressivement perçu Calais comme une ville hostile, de plus en plus hostile. Calais ne nous aimerait pas, alors ? Mais les braves gens, la majorité des Calaisiens, n’élèvent pas la voix. Ils regardent et compatissent à la situation des exilés. Ils comprennent les raisons qui les ont poussés à fuir leur pays. Ils aident. C’est peut-être seulement un sourire, un salut amical, ce qui est déjà beaucoup. Certains font plus : mettre à l’abri un petit groupe d’exilés marchant sous la pluie ou le long de l’autoroute, tendre un sac de vivres, héberger une nuit ou plus, recharger des téléphones… D’autres font encore plus, rejoignant une des 15 associations qui tâchent chaque jour d’aider les exilés à survivre.

Alors, j’aime Calais. Pour moi, bénévole, voici le mérite principal de l’enquête d’opinion que nous, aidants, avons commandée auprès de l’Institut Harris avec l’appui d’Amnesty International : me rassurer sur l’état d’esprit des Calaisiens, ne pas entendre seulement les cris de haine ou de colère. Et c’est probablement ainsi dans d’autres villes-frontières, où les voix hostiles couvrent les paroles d’amitié et de réconfort. J’oublie alors les doigts d’honneur, les insultes, les menaces. Je cherche et je trouve à Calais des regards amicaux, des bras ouverts, des mains à serrer, des paroles d’encouragement. J’oublie, un moment, l’attitude hostile de la municipalité, l’acharnement policier contre les exilés, les procès-verbaux, les interdictions de distribuer des repas, les rochers et les panneaux d’interdiction posés sur nos points de distribution.

Calais nous aimera-t-elle mieux ? Pour aimer quelqu’un, vraiment, il faut le connaître. L’enquête d’opinion montre que les actions des aidants sont mal connues des Calaisiens. Alors nous irons à la rencontre des citoyens, expliquer plus et mieux, nous organiserons le dialogue, créerons des événements festifs. J’arrêterai de me plaindre des difficultés que nous créent les autorités : je commencerai à expliquer comment Briançon a réussi à sauver et accueillir, comment la vallée de la Roya a pu protéger, donner la main aux oiseaux migrateurs pour qu’ils poursuivent leur chemin ou se posent là, comment Grande-Synthe a su – du temps de Damien Carème – abriter et nourrir. La compassion des Calaisiens peut se transformer en actions solidaires, et pourquoi pas en protestations, contre une politique de non-accueil, qui a maintenant fait la preuve de son coût, de son inefficacité et de son inhumanité.

François, un aidant de la Voix Commune