Skip to content Skip to footer

Témoignages

LOUCE & Marguerite, bénévoles auprès d’Utopia 56

 
Des filles en lutte

Elles ont l’âge où il est encore permis de douter. Vingt et un ans, la vie devant elles ; l’enfance et l’adolescence à leurs trousses. Louce et Marguerite, deux jeunes filles bien dans leurs baskets, sont bénévoles pour l’association Utopia 56. La première vient de Lille, la seconde de Paris. Pas la même histoire, pas les mêmes rêves ni les mêmes études. Louce est une future éducatrice spécialisée ; Marguerite cherche encore le métier qui fera d’elle une professionnelle de l’audiovisuel douée de connaissances universitaires en anthropologie et en sociologie. L’une et l’autre n’avaient pas prévu de rester si longtemps à Calais. En décembre 2019, la jeune Lilloise signe un stage d’un an avec Utopia 56 pour valider son diplôme ; elle n’a toujours pas quitté les rangs de l’association bretonne. En décembre 2019, Marguerite s’était donnée 10 jours auprès des migrant·e·s pour donner le LA à ce qu’elle souhaitait être « une année sabbatique » après son BTS. Elle avait décidé d’être en famille le 24 décembre puis de partir à l’étranger pour travailler son anglais. Elle a fêté Noël, dans le froid, sur le quai de la gare pour informer les nouveaux arrivant·e·s. Son bénévolat s’est ainsi prolongé… de 10 mois. « Plus tu restes, plus tu apprends, plus ça devient intéressant. Même si c’est dur, on n’a plus envie de partir », explique-t-elle. Depuis quelques jours, elle est de retour. La situation n’est pas meilleure. Louce a pris de la carrure. « Je ne suis plus la même ! L’autre jour, je regardais une vidéo de moi, avant d’arriver ici. J’étais un gros bébé qui ne connaissait rien à la vie. Je suis beaucoup plus mature. Je me suis nourrie des gens de l’équipe, tous très différents. Je suis hyper fière de la personne que je suis devenue », analyse-t-elle. Avec d’autres bénévoles, les deux étudiantes sont logées dans un camping en lisière de la ville. Comme les jeunes filles de leur âge, elles se vident la tête : « Quand la situation n’est pas celle du confinement, on se fait belle pour sortir ; on parle de nos « crush » et on regarde Les Marseillais (ndlr. Émission de téléréalité) », s’amuse Luce. Marguerite regrette leurs difficultés à nouer des contacts avec les Calaisien·ne·s. « On en discutait l’autre soir chez un hébergeur. Les seul·e·s Calaisien·ne·s que l’on connaisse sont ceux qui sont engagé·e·s. Mais nous n’avons ni la force, ni l’énergie, ni les dispositions de créer des relations avec les autres. C’est dommage. » Comme le signale Louce, elles sont des filles (presque) comme les autres : « Les gens passent leur temps à nous juger. Je ne suis ni incroyable, ni une dangereuse hippie-zadiste-gauchiste. Je suis juste engagée à 1000 %. Et pour ça, on en prend plein la gueule… »

DOMDOM & NANA, bénévoles au Secours Catholique

 
L’amour des autres

Accueillant·e·s un jour, accueillant·e·s toujours
Rien ne prédestinait Nadine et Dominique à s’investir comme il/elle l’ont fait auprès des migrant·e·s. Sinon qu’un jour de 1993, après avoir vécu quelques années en Grande-Bretagne, il/elle ont posé leurs valises à Calais. Dominique était un informaticien du genre Géo Trouvetou qui avec des bouts de ficelles fait des étincelles. Elle est une artiste, diplômée d’une école d’art. Leur première adresse se situait boulevard Lafayette. À l’époque, en face de leur logement, des SDF trouvaient refuge dans le renfoncement d’une agence immobilière. « On leur proposait de nous rejoindre pour manger une soupe ou passer une nuit au chaud. Depuis que l’on vit ici, on a toujours accueilli », raconte Nadine. Un jour de juin 2014, elle accompagne une amie Place des Armes dans un rassemblement « pour la dignité des migrant·e·s ». C’est d’abord de la curiosité : « Je me demandais quelles étaient leurs revendications. N’étaient-ils/elles pas pris en charge par les pouvoirs publics ? Je découvre la réalité, se souvient-elle. Le lendemain, je suis allée dans le camp, rue de Moscou. C’était la merde… ». Nadine s’est alors engagée auprès de Médecins de Monde. Ils ont alors eu besoin de quelqu’un pour conduire le camping-car qui circule et organise des permanences médicales. Dominique s’y collera pendant quelques mois.

Du bon son
En novembre 2014, le couple héberge Youssouf, un Erythréen d’une cinquantaine d’années dont la mâchoire supérieure est fracturée. Le couple est aux petits soins pour nourrir, de manière liquide, le blessé. Leur maison est ouverte aux visiteurs du malade. « Un jour, je demande à l’ami de Youssouf qui lui sert de traducteur qu’est-ce qui leur ferait plaisir sur le camp. Il m’a répondu de la musique ! », raconte Dominique. Le lendemain, l’informaticien débarque avec ses enceintes. Mais le son n’est pas assez puissant pour couvrir la vie bruyante du camp. Alors, il investit dans un générateur et dans du matériel adapté pour charger les batteries de centaines de naufragé·e·s qui attendent la faille pour passer en Angleterre. Il devient celui qui fait chanter Faytinga, artiste érythréenne présente dans les playlists des téléphones. De générateurs en haut-parleurs, en routeurs WiFi financés grâce à une campagne de financement participatif, le retraité propage les bonnes ondes sur les trois principaux sites occupés par des centaines d’exilé·e·s. « Je me suis arrêté en octobre 2015 quand les Anglais sont arrivés et ont installé, sur place, le nécessaire », précise-t-il. Jusqu’au démantèlement de la « jungle », il s’improvise alors projectionniste de films de capes et d’épées et de supers héros, au dôme et au centre Jules Ferry où sont logés les femmes et les enfants. La suite, c’est un engagement du couple, auprès des migrant·e·s, au Secours Catholique, chacun·e dans leurs domaines : les routeurs et les histoires de réseau pour Dominique ; la pratique artistique pour Nadine et des bras qui enlacent, rassurent et pansent les plaies de l’âme.

Ils aiment (aussi) la France !
En novembre 2019, Domdom et Nana ont levé le pied. La vie leur a joué un sale tour. Depuis quelques semaines, ils refont surface pour répondre à l’urgence d’un hébergement demandé par Utopia 56. Il dit ne jamais avoir été embêtés pour ce qu’il fait. Une fois, quand même, à la friterie à côté de La Poste, quelqu’un a reproché à Domdom de « ne pas aimer la France ». « J’ai eu envie de lui répondre… “Si vous saviez… deux de mes enfants se sont engagés dans l’armée… Surtout, en bons-chrétien·e·s, ils ont l’amour sincère des autres” ».